ÉLP éditeur

  • Les portraits féminins en littérature m'ont toujours passionnée. Dans mes lectures, je suis sensible à l'équilibre complexe qui forge l'âme des personnages. Plus l'héroïne semble vraie, plus elle m'émeut. Combien de fois ai-je cru à mon amitié possible avec Élisabeth (Orgueil et préjugés, Jane Austen), Kitty (La passe dangereuse, Somerset Maugham), ...

  • Invisible(s)

    Loana Hoarau


    Dans une vieille ferme
    improductive
    de Haute-Saône en Franche-Comté, dans une région de montagnes rocailleuses et escarpées de l'est de la France,
    Lucas, surnommé

    le débile


    par ses frères,

    vit, en compagnie de son vieux père acariâtre et impotent et de deux jeunes filles (dont une aveugle). Ces gens sont sociologiquement

    invisibles

    . Leur mode d'existence en vase clos est largement vivrier. Lucas garde et nourrit quelques cochons, auxquels il donne encore des noms personnalisés selon une pratique ancienne d'élevage artisanal. Tout le monde ici a sa carabine de chasse et le fait d'abattre du gros gibier, pour fins de consommation personnelle, est une pratique
    courante
    . Personne ne monte en ces lieux. C'est trop loin, trop escarpé, trop oublié. Les corps constitués (gendarmerie et autres) ne se manifestent jamais. Par contre, par ici comme partout au monde, on sait parfaitement ce que c'est qu'un
    e caméra et on ignore rien de la mise en
    ligne anonyme de vidéos sur internet. Et l'on en joue...

    Les deux fils aînés de cette petite cellule familiale amputée (amputée notamment de la mère, morte en couches des années auparavant), Noël et Thibault, sont militaires de leur état et ils ne se présentent à la maison de ferme qu'épisodiquement. Lucas, notre narrateur, est à la fois fasciné et terrifié par ces deux vigoureux compères. Ce sont pour lui des tyrans, des titans, des idoles, des hydres et il voit à scrupuleusement ne pas leur désobéir car ils ont la torgnole facile et ils sont beaucoup plus intelligents que Lucas. La période de permission des deux militaires provoque habituellement une grande joie chez leur vieux père et un intense malaise dans le reste de la petite basse-cour. C'est que les deux bidasses du cru ramènent de temps en temps avec eux un invité... habituellement un étranger sans attaches séjournant en France... toujours de sexe masculin.

    Et cet étranger, ils se mettent... disons, pour faire sobre... à lui enseigner comment chanter adéquatement

    La Marseillaise

    , aux fins justement d'un ensemble de petites vidéos très spéciales qu'on entend placer sur internet... anonymement naturellement (les vidéastes portent même des masques). Il s'agit, en fait, d'agir rondement, de ne pas trop en dire et de ne surtout pas se nommer, attendu qu'on entre assez rapidement dans une dynamique procédant imperturbablement, justement, de l'innommable.


    On commence maintenant à graduellement voir apparaître ce qu'on pourrait appeler un

    roman de Loana Hoarau

    . Dans la ligné terrible
    et
    glaçante de ses oeuvres antérieures (Mathématiques du chaos,
    Buczko,
    Soleil à Vazec), notre maîtresse maison de l'horreur assumé, du cruel fin, et du gore explicite ne se laisse pas prier - derechef - pour nous faire entrer, en douceur mais sans concession, dans les replis rouges comme du sang et incolore comme des larmes de son antre romanesque.
    Accrochez-vous bien : Loana Hoarau est de retour...

  • Avec Le chevalier à la canne à pêche, nous sommes au coeur d'un innombrable dispositif d'existence de la littérature fantasy. Le monde est peuplé de formes de vies diverses : des fées, des harpies, des gnomes, des farfadets, un dieu, des géants, des morts-vivants, des revenants cycliques, des anges, des humains, des gorgones et un tas d'autres figures indéfinies. Tous ces « gens » coexistent pour le meilleur et le bien pire. La violence est omniprésente. Violence belliqueuse, violence des passions, violence de la vulgarité, violence de la magie, violence des poussées de nationalité, même. Et c'est le grand conflit intercontinental. Un puissant archange oeuvre avec ses fantassins et ses angelots kamikazes à envahir le continent sur lequel notre oeil se pose. Un Oracle oeuvre à le défendre. Un groupe d'hirsutes compagnons et compagnes sont en quête. Et roule le tonnerre de la vie et du cycle de la guerre, ni bons ni méchants, juste... étants. Cet ouvrage échevelé, picaresque, bigarré, pourléchant, fantasy en un mot, fonctionne comme une bande dessinée ou un jeu vidéo. Le scénario en est solidement ficelé, savoureusement cohérent. L'écriture est à la fois grandiose et précise. Les scènes d'action sont enlevantes, magistralement peintes, superbement dirigées, magnifiquement visualisables. Les personnages sont attachants. Ils ont une psychologie, ce qui est loin d'être un luxe au sein du contexte en cause. Voici incontestablement une occasion de bien jubiler, dans l'épanouissement d'un genre immense qui établit cette solide jonction entre le fantastique contemporain et les vieux contes folkloriques que nous narraient autrefois les bonshommes et les bonnes femmes sans dents autour du feu de camp ou sous la tente clanique. Oui, oui, c'est magique : les pages se tournent toutes seules... À l'âge de 33 ans, à l'occasion d'une longue convalescence, Guilhem se met sérieusement à sa passion d'écrire et trouve en un an un éditeur pour son premier roman écrit dans le genre Soft SF et intitulé La plante verte. Il s'improvise aussi scénariste et DonJon Legacy, une série de Bad Fantasy, commence à être diffusée en 2016. Le chevalier à la canne à pêche, le deuxième roman de Guilhem, s'inscrit dans le même genre, mais est une histoire bien distincte de sa série. Guilhem s'amuse toutefois à faire s'y croiser des éléments et personnages de ses deux univers.


  • Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles :


    « Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
    Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
    Un chant plein de lumière et de fraternité ! »

    « Il n'est point d'humanité que je ne puisse assouplir lorsque, banquetante, elle se fait confidente, et les préventions dont se bardent nos tristes bourgeois - les imbéciles gigots! -, je les fais tomber sous les coups de bélier de ma simple évidence : vivre, c'est aimer. Ceci dit, je ne puis rien pour un politicard. »
    Nicolas Hibon rend ici un culte soutenu à Bacchus par l'intermédiaire d'un de ces personnages ahurissants dont il a le secret, un quidam suicidaire requalifié en prêtre d'une église abandonnée. S'attroupent en ouailles attentives et bénévolentes d'autres âmes marginales, et les anciens dieux resurgissent. « En cet ouvrage enfin un prêtre m'honore, et revivifie mon saint sang à grands coups de gobelets qu'il offre sans discrimination, généreux comme une source, à toute personne qui a soif d'être enfin acceptée et reçue pour ce qu'elle est. Alors les masques tombent. Mais pas que... Les culottes aussi. »
    Mais pas que. Une cloche aussi. Et beaucoup de préventions. Allons, que le vin coule à flots, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.

    « En toi je tomberai, végétale ambroisie,
    Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,
    Pour que de notre amour naisse la poésie
    Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »

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