Manucius

  • Les textes autobiographiques que Nietzsche écrivit entre douze et vingt-quatre ans (1856-1869) rassemblés ici constituent un témoignage unique sur la forge d'une pensée, d'un style, d'une sensibilité. D'un caractère. Après des premières pages toutes prisonnières des poncifs de l'époque se dessine une progressive et implacable émancipation appuyée sur un minutieux travail de réécriture infini des événements marquants de la vie en lesquels la mort du père et le deuil qui la continua ainsi que les années d'apprentissage dans le rude collège de Pforta occupent une place singulière. S'y dessine également la naissance d'impérieuses passions - musique, lecture, écriture, amitiés - dont on sait l'importance décisive qu'elles prendront dans la vie philosophique de Nietzsche. Bien avant Ecce Homo, Nietzsche se réapproprie sa vie, lui donne sens et façonne la statue qui vient. Ces Écrits autobiographiques sont le véritable laboratoire de l'écriture philosophique de celui qui proclamera une quinzaine d'années plus tard la mort de Dieu, que l'homme est le seul créateur de sens et de valeurs et que «toute grande philosophie [...] est la confession de son auteur», confession qui n'est point une confidence ou un aveu mais l'inévitable et nécessaire point de rencontre entre la Vie et la Pensée.

  • «La continuité de l'emportement et l'habitude de souvent se choquer déterminent dans l'âme la situation mauvaise qu'on appelle colère, et qui dégénère en débordement de bile, en amertume, en aigreur intraitable. C'est alors que l'âme ulcérée s'irrite des plus petites choses, et cherche querelle à propos des premiers griefs venus. On dirait un fer mince et sans force, qui cède à la plus légère déchirure. Mais si dès l'origine, le jugement lutte contre la colère et la dompte, non seulement il remédiera au mal présent, mais il rendra l'âme désormais vigoureuse, et cette passion ne l'attaquera plus que difficilement.Pour me citer moi-même, il m'est arrivé, après avoir résisté à la colère en deux ou trois circonstances, d'éprouver ce qui arriva jadis aux Thébains. Une première fois que ceux-ci eurent repoussé les Spartiates, réputés invincibles, ils ne furent plus jamais vaincus par eux dans une seule rencontre. Pareillement, je pris la ferme résolution de croire que je pouvais triompher de la colère avec l'aide du raisonnement.»Plutarque

  • En 1880, Guy de Maupassant qui vient de connaître un premier succès littéraire avec Boule de suif est sollicité par Arthur Meyer, propriétaire du journal Le Gaulois pour une contribution d'environ dix "articles" (ou nouvelles) qui paraîtront entre les mois de mai et d'août. Désireux de travailler pour la presse, Maupassant accepte, et crée le personnage de Monsieur Patissot, modeste employé de bureau célibataire, dont la figure est à ranger parmi les illustres "imbéciles heureux" de notre littérature au même titre que les Bouvard et Pécuchet de Flaubert son maître ou le Monsieur Bougran de Huysmans son exact contemporain.
    Les dix nouvelles seront recueillies en un seul volume qui paraîtra de façon posthume en 1901, soit huit ans après la mort de l'auteur. Les dimanches d'un bourgeois de Paris mettent en scène un Patissot, inquiet de sa santé après un léger malaise qui, sous les recommandations de la Faculté à prendre un peu d'exercice, s'ingénie à la recouvrer par l'organisation méthodique et minutieuse, chaque dimanche, de grandes et sportives promenades dans les alentours de Paris.
    Chacune d'entre elles donnera prétexte à des situations aussi ridicules les unes que les autres; Maupassant se livrant ici à ce qui deviendra l'une des marques de fabrique du grand écrivain qu'il est, la peinture précise, cocasse et féroce de ces tout-petits bourgeois, comiques sans doute, mais aussi diablement pathétiques.

  • D'où viennent les mathématiques ? Même le point euclidien est une idéalisation, un néant physique... Il faut donc chercher du côté des imaginaires car les hommes utilisent des métaphores et des gestes (mouvements fictifs) pour inventer les mathématiques et les expliquer. C'est ce que propose ici Rafael Núñez en s'appuyant à la fois sur l'anthropologie et les sciences cognitives.Rafael Núñez est professeur au département de sciences cognitives de l'Université de Californie, San Diego (UCSD). Il est co-directeur fondateur du Fields Cognitive Science Network for the Empirical Study of Mathematics and How it is Learned, à l'Institut des sciences mathématiques à Toronto.

  • "Sachons-le bien ! la France au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province ; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province que pour lui demander de l'argent. Autrefois Paris était la première ville de province, la Cour primait la Ville ; maintenant Paris est toute la Cour, la Province est toute la Ville.
    Dès leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d'elles, elles n'inventent pas mieux, elles n'ont à choisir qu'entre des médiocrités, car les pères de province marient leurs filles à des garçons de province, et l'esprit s'y abâtardit nécessairement. Personne n'a l'idée de croiser les races. Aussi, dans beaucoup de villes de province, l'intelligence y est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid..."

    Nouvelles extraites des Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle en dix volumes, L. Curmer, 1840-1842.

  • Le 21 mai 1880, la veille de la parution des Croquis parisiens, le directeur du Gaulois, Arthur Meyer, présente à la une de son journal un "bataillon renouvelé de chroniqueurs, pris parmi les jeunes". Au programme : "Les Mystères de Paris, par M. Huysmans", auteur de quatre textes parus du 6 au 26 juin 1880. Ce "réaliste de la nouvelle école" propose l'exploration d'un Paris qu'il ne fait pas bon fréquenter lorsqu'on est un honnête bourgeois : les coups de poings s'échangent facilement, l'eau est "destinée non à être bue, mais à aider la fonte du sucre". "C'est dans l'un de ces endroits", annonce l'auteur, "que je mènerai le lecteur, s'il n'a point l'odorat trop sensible et le tympan trop faible".
    Cette série oubliée nous fait pénétrer dans l'atelier de confection des ouvrières comme dans celui de l'écrivain. "Robes et manteaux" a été distillé dans un roman : En ménage (1881). "Tabatières et riz-pain-sel" aurait pu connaître le même sort, mais l'oeuvre ne fut pas achevée, et le texte servit d'esquisse au "Bal de la Brasserie européenne" (ajouté à l'édition augmentée des Croquis parisiens en 1886). "Une goguette", modifié et repris dans plusieurs revues jusqu'en 1898, n'avait jamais été réédité dans ses premières versions. Et si "L'extralucide" et sa cocasse séance de magnétisme ont été abandonnés, la question des phénomènes inexplicables a fini par être prise au sérieux. Elle est au coeur des réflexions de Durtal, qui se demande, dans Là-bas (1891) : "comment nier le mystère qui surgit, chez nous, à nos côtés, dans la rue, partout, quand on y songe ?"

  • Chaque nouvel ouvrage de Houellebecq est accompagné d'un cortège d'indignations qui empêche d'entendre la voix sourde et grave de l'auteur d'Extension du domaine de la lutte ou de Soumission. Il faut pourtant partir de la beauté qui se dégage de cette écriture apparemment si morne où l'écrivain n'hésite pas à recopier des extraits de Wikipedia. Cette beauté est celle de l'inquiétante étrangeté du quotidien.
    Quelle inquiétude fait écrire Houellebecq??
    Cette question Jean-Noël Dumont la voit d'abord comme une interrogation esthétique?: un art de l'indifférence est-il possible?? Sociologique?: une société sans religion est-elle possible?? Et enfin métaphysique?: comment vivre dans l'absence de Dieu??
    Exercice de lecture approfondie, ce court et brillant essai saisit l'oeuvre de Houellebecq dans sa totalité et donne à comprendre pourquoi celui-ci est, malgré tout, notre grand écrivain.

    Jean-Noël Dumont est philosophe. Fondateur à Lyon du Collège supérieur, il a écrit sur Pascal, Marx, Péguy et a publié les principaux discours de Montalembert. Son enseignement et ses travaux mettent toujours en valeur l'interrogation réciproque de la philosophie et de la religion.

  • Socrate est sans conteste le philosophe le plus célèbre du monde, et cependant il n'a rien écrit. Nous connaissons la finesse de sa dialectique, son ironie dévastatrice, son amour de la vérité et la noblesse de son caractère par le témoignage de son disciple, le grand Platon, qui a fait de son maître le principal acteur de la plupart de ses dialogues. D'autres sources existent néanmoins : Les Nuées d'Aristophane sur le mode de la comédie, les quelques pages que Diogène Laërce lui consacre dans Vies et doctrines des philosophes illustres, mais aussi et surtout les Mémorables de Xénophon (~426-~355 av. J.-C.), sans oublier son Banquet et son Apologie de Socrate qu'il ne faut pas confondre avec les textes de Platon.Socrate, considéré comme le père de la philosophie occidentale et l'un des inventeurs de la philosophie morale, a exercé une grande influence sur l'esprit de Xénophon qui passa plusieurs années à le suivre et à l'écouter s'entretenir avec toutes sortes de personnes sur toutes sortes de sujets.Les Mémorables sont un récit de souvenirs entièrement consacré au Philosophe qui combine les formes de dialogue socratique et de traité philosophique. On y rencontre un Socrate plongé dans la vie quotidienne d'Athènes, côtoyant poètes, hommes politiques, artisans, artistes, obscurs ou célèbres, ne manquant jamais de donner une fascinante leçon de logique et de perspicacité morale. Nietzsche, lui-même, n'hésita pas à qualifier les Mémorables, en 1879, de « livre le plus attirant de la littérature grecque ».Jean-François Mattéi, spécialiste reconnu de Platon, livre ici une préface, Le démon de la tempérance, savante mais non érudite, qui nous invite à distinguer deux Socrate, celui de Xénophon et celui de Platon : « mais chaque lecteur, écrit-il, choisira le Socrate qui lui convient en fonction d'un critère décisif. Si Platon fut celui qui a élevé le regard du philosophe de la terre vers le ciel, Xénophon, selon l'image de Cicéron, a été celui qui a ramené la philosophie du ciel sur la terre ».

  • Louis Althusser fut, en tout état de cause, un éminent lecteur, acharné, perspicace et soucieux de tirer au clair sa pratique. On s'en convaincra aisément sur la foi de cette lecture exemplaire qu'il fit autour du chapitre I, VI du Contrat Social, extraite d'un cours qu'il professa en 1965-1966 et publiée en 1967 dans le N°8 des Cahiers pour l'analyse. Mais cette pratique, chez lui, ne laisse pas d'être double : elle s'efforce, d'un côté, de renouer, nonobstant la «solitude» à laquelle est vouée toute pensée qui touche un tant soit peu au réel, avec «des hommes qui ont tenté le plus grand effort de lucidité qui soit», de l'autre, considérant la philosophie comme un «champ de bataille», elle entend mener la lutte sur ce terrain et débusquer les fauteurs d'illusions, sans ménager polémique ni sarcasme.

  • Depuis le développement de l'imprimerie, la civilisation occidentale vivait dans la culture du livre comme les poissons vivent dans l'eau, c'est-à-dire sans le savoir. Elle avait à ce point imprégné nos façons de sentir et de penser que nous avions fini par la confondre avec la nature humaine. Les technologies numériques nous ont brutalement confrontés au fait qu'il existe d'autres relations possibles à l'identité, au temps, aux autres, à l'espace et aux apprentissages. Et du coup, nous ne pouvons plus penser l'homme, la culture, l'enseignement et l'éducation de la même façon.

  • Dans ce volume, le lecteur découvrira une partie encore inédite en français de l'ultime correspondance de Nietzsche (janvier 1887 / janvier 1889). Pour la première fois, les lettres à Ferdinand Avenarius, Jean Bourdeau, Georg Brandes, Carl Spitteler, August Strindberg, Hippolyte Taine et Helen Zimmern ainsi que les « billets de la folie » sont présentés dans leur intégralité.
    Ces Dernières lettres constituent un témoignage exceptionnel sur la manière dont Nietzsche entendait parfaire son oeuvre. On y voit comment le philosophe a abandonné le projet de La volonté de puissance pour se consacrer à celui de L'inversion de toutes les valeurs qu'il présente comme son « oeuvre principale » et qui verra le jour sous la forme de L'Antichrist. Durant ces deux dernières années d'enthousiasme spéculatif, jusqu'à « l'effondrement » de janvier 1889, Nietzsche confia à tous ses amis, à ses lecteurs et ses éditeurs, l'avancée de son travail mais aussi ses doutes, ses échecs. Les lettres qu'il leur écrivit sont ainsi les témoins privilégiés du déploiement de sa réflexion. Elles montrent comment Nietzsche pensait, avec Crépuscule des idoles, Ecce Homo et L'Antichrist, avoir surmonté l'abandon de La volonté de puissance et « achevé » sa philosophie, invalidant par là un préjugé tenace selon lequel celle-ci ne le serait point.
    Cette correspondance incite donc à reprendre à nouveaux frais la lecture de ces trois ouvrages dans une perspective singulièrement différente. Complétant les derniers Fragments posthumes, les lettres de décembre 1888 apportent enfin de précieuses indications sur ce que fut le dernier grand projet de Nietzsche, à savoir la « Grande Politique ».

  • Ce petit texte peu connu publié en 1880, constitue un florilège de ces mots indisciplinés, traversés par le temps et l'usage, modifiés dans leurs sens originels parfois jusqu'à l'absurde, mais parfois aussi jusqu'à la plus inattendue des poésies. Émile Littré les traque, les débusque à la manière d'un entomologiste gardien d'un trésor passé, présent et à venir. Pathologie verbale ou petit voyage en «curiosité linguistique» atteste qu'il est à la fois émouvant et ludique de prendre conscience de la face cachée de la langue. Son auteur le dit lui-même, cette entreprise se voulait légère et didactique, en somme, le point final d'un travail magnifique au service de la langue:
    «Comme un médecin qui a eu une pratique de beaucoup d'années et de beaucoup de clients, parcourant à la fin de sa carrière le journal qu'il en a tenu, en tire quelques cas qui lui semblent instructifs, de même j'ai ouvert mon journal, c'est-à-dire mon dictionnaire, et j'y ai choisi une série d'anomalies qui, lorsque je le composais, m'avaient frappé et souvent embarrassé. Ce n'est point un traité, un mémoire sur la matière, que je compte mettre sous les yeux de mon lecteur. C'est plutôt une série d'anecdotes; le mot considéré en est, si je puis ainsi parler, le héros.»

  • « À mes yeux, l'épicier, dont l'omnipotence ne date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société moderne. N'est-il donc pas un être aussi sublime de résignation que remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de lumière, de denrées bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de l'Afrique, le chargé d'affaires des Indes et de l'Amérique? Certes, l'épicier est tout cela; mais ce qui met le comble à ses perfections, il est tout cela sans s'en douter... »

    « Vous voyez un homme gros et court, bien portant, vêtu de noir, sûr de lui, presque toujours empesé, doctoral, important surtout! Son masque bouffi d'une niaiserie papelarde qui d'abord jouée, a fini par rentrer sous l'épiderme, offre l'immobilité du diplomate, mais sans la finesse, et vous allez savoir pourquoi. Vous admirez surtout un certain crâne couleur beurre frais qui accuse de longs travaux, de l'ennui, des débats intérieurs, les orages de la jeunesse et l'absence de toute passion. Vous dites: Ce monsieur ressemble extraordinairement à un notaire. »

    Nouvelles extraites des tomes I (L'épicier) et II (Le Notaire) des Français peints par eux-mêmes, encyclopédie morale du XIXe siècle en dix volumes, L. Curmer, 1840-1842.

  • L'industrie a réalisé un imaginaire de la rationalité et du Progrès, construit sur la longue durée. à son tour, l'industrialisation produit depuis le XIXe siècle, des «méta-industries» de l'imaginaire : depuis le luxe, la publicité ou l'audiovisuel, jusqu'aux industries du logiciel et du web. Cet ouvrage décrypte ce puissant imaginaire industriel caractéristique de la vision du monde de l'Occident.

  • L'Homme des foules est l'un des plus étranges récits d'Edgar Poe. Assis à la terrasse d'un café londonien, un flâneur observe avec détachement la foule des passants. Attiré par le comportement d'un vieil homme, il décide de le suivre une nuit et toute une journée à travers la ville. Au terme de son errance, il comprendra en quoi le vieillard, emporté par la houle humaine, est "le génie du crime profond".
    Jean-François Mattéi propose une lecture philosophique de ce conte à partir du regard distancé du narrateur et du regard vide du fuyard. A la suite de Baudelaire, de Tocqueville et de Benjamin, il montre comment l'homme démocratique associe le plaisir d'être dans les foules à l'angoisse de s'y perdre. La duplicité de l'énigme du conte révèle alors la clef de l'énigme de Poe dans La Lettre volée.

  • Antoine Rivarol (1753-1801), dit le comte de Rivarol, est surtout connu aujourd'hui pour son opposition à la Révolution et pour son esprit léger, caustique, brillant qui fit de lui une gloire des salons européens. Mais ce qui valut à Rivarol une immense notoriété, c'est son Discours sur l'universalité de la langue française. Ce texte, qui répondait à trois questions posées par l'Académie royale des Sciences et Belles Lettres de Berlin, offre une remarquable synthèse des idées répandues à l'époque sur la langue française et le langage en général. En cela, il constitue une archive importante. On voit notamment comment linguistique et politique sont liés, dans une réflexion où la théorie et l'idéologie se trouvent intimement mêlées.

  • Dès l'Antiquité, Héraclite fut une légende. On dit qu'il vit le jour à Éphèse, au VIe siècle avant notre ère. Mais très vite, on donna le surnom d'Obscur à celui dont les aphorismes mystérieux et inintelligibles pour le commun des mortels prenaient davantage l'allure d'une parole pythique que d'une pensée philosophique rationnelle et traditionnelle. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les récits des éminents spécialistes d'hier et d'aujourd'hui ne pourront jamais dissiper même le soupçon de sa véritable existence.
    Et pourtant, les quelques malheureux fragments qu'on lui attribue ici ou là brillaient d'un éclat si puissant qu'ils suffirent à ébranler entièrement le monde intellectuel grec et romain. C'est comme si des cendres du temple d'Artémis, le tombeau de l'unique exemplaire de son oeuvre - un traité intitulé De la Nature - derrière un caractère réputé méprisant et mélancolique jaillissait encore une pensée cristalline, sublime, foudroyant et bouleversant ceux qui s'aventuraient à l'embrasser et à la méditer.
    Sa doctrine est révolutionnaire. Tout en s'inscrivant dans la lignée des cosmologues de son temps, le philosophe annonce le passage décisif au problème de l'Être et du devenir, celui qui donnera naissance à l'ontologie classique de Parménide et de Platon, ainsi qu'à la métaphysique d'Aristote. Au XIXe siècle, ce sera même Hegel qui dira s'être inspiré de lui.

  • Le 7 novembre 2014, François Hollande annonce à la télévision les détails de son «grand plan numérique pour l'école de la République»: des tablettes tactiles seront distribuées à tous les collégiens à partir de la rentrée 2016 et les rudiments du code seront enseignés en primaire et au collège. Nous ne sommes pas très loin des objectifs du plan «Informatique Pour Tous» de... 1985.
    Comment expliquer que l'État investisse autant sur le numérique en éducation sur un mode systématiquement technocentré? Pour tenter d'y répondre, cet ouvrage aborde la question de l'influence des techno-imaginaires sur les formes et les modèles pédagogiques contemporains.

    Pascal Plantard est anthropologue des usages des technologies numériques à l'Université Rennes 2, au CREAD (Centre de Recherche sur l'Éducation, les Apprentissages et la Didactique) où il dirige des recherches sur l'E-éducation et l'E-inclusion. Il est membre du Conseil Scientifique du GIS Marsouin et de la Chaire MODIM (Rennes 2).

  • Grâce à des technologies de pointe en imagerie cérébrale, il est possible d'explorer les arcanes du cerveau : ses différentes régions, leur fonctionnement, leurs variations normales et pathologiques. Ce livre propose un état des lieux des connaissances avec notamment un focus sur l'extraordinaire invention de l'IRM de diffusion qui apporte des avancées thérapeutiques décisives dans la prise en charge des AVC (accident vasculaire cérébral) ou de certains cancers. Néanmoins si les recherches comme le décryptage et la cartographie d'un code neural semblent très prometteuses, se dessinent en filigrane des limites pratiques et éthiques: quid de la création d'un cerveau in silico c'est-à-dire artificiel?

    Denis Le Bihan est directeur du Laboratoire NeuroSpin à Saclay (institution du Commissariat à l'Énergie Atomique: CEA). Ce centre est dédié à l'étude du cerveau par IRM à très haut champ magnétique. Chercheur en médecine et physique, il est aussi connu pour ses travaux pionniers concernant l'IRM de diffusion.

  • Remy de Gourmont publie les deux séries du Livre des Masques aux éditions du Mercure de France, dans les dernières années du XIXe siècle. Il y fédère des oeuvres fort diverses qui ont été fondatrices du Symbolisme littéraire et qui ont fourni leurs références à plusieurs générations d'écrivains, modernistes (Apollinaire, Cendrars) ou surréalistes (Breton).
    Cinquante-trois monographies présentent à un public aussi large que possible des auteurs alors inconnus ou mésestimés comme Lautréamont, Rimbaud, Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam, Mallarmé, Corbière, Laforgue.
    Et d'autres qui ont été appelés à la notoriété, ou que la postérité a consacrés: Gide, Louÿs, Lorrain, Maeterlinck, Verhaeren, Huysmans, Renard, Bloy, Schwob, Claudel, Barrès, les frères Goncourt.
    Ces études offrent l'intérêt d'un jugement daté. Elles permettent également de découvrir un grand nombre d'écrivains qu'on est désormais en droit de juger injustement ou justement oubliés.

    La Présentation de l'ouvrage rappelle la tradition du "portrait littéraire" dans laquelle s'inscrit Remy de Gourmont. Elle montre comment il a constitué un groupe symboliste en lui assurant une suprématie philosophique, esthétique et artistique mais aussi - et surtout - éditoriale.
    Cette édition donne à lire les remaniements qu'a effectués l'auteur lorsqu'il a assemblé ses monographies en volumes. Elle les accompagne de Notices qui situent chaque écrivain au moment où il est présenté. Enfin elle reproduit à l'identique les "masques" remarquables gravés par Félix Vallotton.

  • Un histrion rusé, un manipulateur habile et sans scrupule, un mercenaire de la phrase, âpre au gain, seulement capable de frauduleux raisonnements - ne dit-on pas un "sophisme" lorsque nous voulons désigner une argutie "pas très honnête"? - tel apparaît le Sophiste dans une tradition largement dominante et peu soucieuse de ses sources. Ainsi va le méchant personnage, faire valoir et repoussoir du seul vrai Philosophe, en l'occurrence le bon Socrate, scénographié par un Platon qui règle ses comptes.
    Theodor Gomperz, éminent helléniste de la Vienne du début du XXe siècle, mentor de Freud en la matière, est l'auteur d'une monumentale et érudite histoire des Penseurs de la Grèce (1893-1902). Quand il esquisse le portrait énigmatique des Sophistes, ces nouveaux professeurs de rhétorique, qui ont fleuri au Ve siècle avant J.-C., du temps de l'Athènes de Périclès, c'est tous les clichés et autres préjugés qui en défendaient l'accès qui tombent les uns après les autres ; on y découvre qu'il n'existe pas les Sophistes mais des Sophistes, bien loin de la figure tracée par la légende ; Gorgias, Protagoras, Prodicos, Hippias, Antiphon apparaissent comme jamais - hommes de chair et de sang profondément engagés dans la réalité complexe de leur temps - sous la plume d'un Gomperz dont le style fluide, aisé ne cède en aucun cas à la facilité.
    L'étude ici présentée fait, sans le moindre doute, partie de ces textes précieux et rares parce qu'éminemment lisibles et authentiquement savants.

  • « Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l'ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, que l'invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude.
    Je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s'accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent ?
    Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l'égoïsme de l'homme ; l'ascenseur a tué les ascensions dans les maisons ; le phonographe détruira probablement l'imprimerie. Il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront qui tiendront dans la poche ; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites. Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l'hygiène et l'instruction, d'exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l'excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.
    Après nous la fin des livres ! »

  • On parle du pouvoir de la raison, du pouvoir politique, du pouvoir de la science, du pouvoir des armes, du pouvoir économique, du pouvoir de l'argent, de celui des corps, du sexe qui sont les enjeux d'une course infinie, mais il est un autre pouvoir, moins «médiatique», plus secret mais néanmoins d'une vigueur insoupçonnée: le Pouvoir Esthétique. C'est de celui-ci dont le livre de Baldine Saint Girons s'essaie à dénouer les fils, à mettre à jour les efficaces, les magies et les sortilèges. Le Pouvoir Esthétique est le pouvoir premier, naturel et indépendant (non auxiliaire ou instrumental comme la richesse ou la réputation) propre au sensible: capacité d'avoir des impressions, capacité d'en produire, recevoir et générer. En amont et en aval de l'Art. Mais, et c'est ce que montre Baldine Saint Girons, il ne se réduit pas aux beaux-arts, n'embrasse pas que le domaine du beau. Il concerne aussi toutes les activités humaines et les instruit, car, nous le savons, rien n'apparaît en dehors de la sensation: la parole est audible, les corps sont visibles, les parfums nous enivrent, le vent, le soleil embrasent notre peau. Bref, pas de monde sans sensation. Et c'est du monde essentiellement dont il est ici question. Et du monde le plus contemporain qui soit, celui du Spectacle tautologique, omniprésent, universel. Après avoir fait une généalogie savante de la thématisation du Pouvoir Esthétique [Beau/Sublime/Grâce; Plaire/Inspirer/ Charmer] dans la Tradition: Aristote, Hobbes, Burke, Baumgarten, Kant, Hegel, Winckelman, etc., l'auteur ne manque pas de répondre à la provocation de l'Image moderne-essentiellement visuelle, plastique, immédiatement mobilisable, manipulable, analphabète, telle un argument de type nouveau, étalée dans le visible et assénée par lui. Car l'Image, loin d'être l'outil des autres pouvoirs, possède son autonomie, son propre génie, son propre vertige. Et règne aujourd'hui sur la circulation des jeux de plaisirs et de domination, en maître insoupçonné et inflexible de nos vies. Mille exemples en témoignent: l'écran télévisuel autophage, l'infinie mise en scène politique, la planétarisation des icônes Michaël Jackson, Lady Di, ou Obama, la «fashion victimisation» consentie et voulue, etc. À l'inverse d'une vulgate moderne toute faite de dénigrement ou d'adoration de l'Image, c'est en parcourant le long chemin du Pouvoir Esthétique que de Baldine Saint Girons nous rend à notre liberté de jouir de l'Image sans pour autant abdiquer notre liberté car, écrit-elle, «le problème n'est pas de juger la manipulation esthétique: on ne saurait la condamner ou la légitimer a priori, comme si elle était un mal ou un bien en soi. Il est d'en reconnaître l'efficacité, d'en isoler et d'en démonter les mécanismes. Une manipulation esthétique en remplace toujours une autre, car nous sommes des êtres sensibles et impressionnables, toujours piégés et dupés; mais il appartient de repérer comment procède le piège, la nature de ses lacs et les moyens de nous en préserver».

  • À l'issue d'un long entretien avec son ami Marcel Baudouin, "à Orléans, le dimanche 7 juin 1896", Péguy jette les bases de la construction utopique qui deviendra un an plus tard, après la mort brutale de son ami - dont il épousera bientôt la soeur - l'ouvrage intitulé Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse. C'est une des oeuvres les plus étonnantes de toute la littérature utopique, et l'une des plus insolites de Péguy. Ce n'est pas un "dialogue" - mais une succession de courts paragraphes, séparés par des blancs qui semblent être mis là pour marquer l'absence du grand ami disparu ; et ce "premier" sera le dernier, puisque Péguy ne donnera aucune suite.
    Dans cette oeuvre d'une extrême simplicité - presque toutes les phrases sont construites avec les seuls verbes "être" et "avoir" - Péguy procède par négations, inhabituelles en Utopie : si l'on comprend qu'il faille éliminer rivalités, haines, jalousies, mensonges et guerres, il est surprenant de voir que la Cité de Péguy ne se veut ni charitable ni juste, et qu'elle rejette égalité, mérite, émulation, renommée, gloire. Le principe de base est l'harmonie, mais toute relative : la Cité du Marcel ne sera pas "toute harmonieuse", mais seulement "la mieux harmonieuse" possible. Après avoir assuré la vie corporelle des citoyens, en recourant à un travail minimum à la charge des seuls hommes adultes et valides (trois à quatre heures par jour suffiront, précise Péguy dans son article "De la cité socialiste" - la semaine de vingt heures !), la Cité se préoccupera avant tout de la vie intérieure et du travail désintéressé, et mettra au premier plan l'art, la science et la philosophie. Surtout, elle sera ouverte à tous, sans aucune distinction possible, comme l'affirme le principe premier du livre : "La cité harmonieuse a pour citoyens tous les vivants qui sont des âmes."

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