Gallimard (réédition numérique FeniXX)

  • Étrange histoire que celle de ce garçon sans nom, sorte de « Gaspard Hauser » de Narbonne, gardien de chèvres et souffre-douleur d'une équipe de forains parqués à proximité du Parc Montsouris ! Le sort semble s'être acharné sur lui depuis sa naissance ; tous ses frères et soeurs ont été élevés dans l'Institution des sourds-muets de Narbonne, et lui, le seul qui fût normal, y a été envoyé aussi : c'est donc lui l'anormal au milieu des autres. Son seul souvenir heureux est celui d'une amitié avec un petit garçon gai et gentil ; mais un jour cet enfant s'est bêtement crevé un oeil en jouant, avec une aiguille à tricoter. L'horreur de ce spectacle a si fortement marqué notre héros qu'il décide de « se perdre » à l'occasion d'une visite à Paris qu'il fait avec toute sa famille, et c'est ainsi qu'un certain Mirador le cueille à la sortie des Catacombes. Le récit de ses aventures commence le jour où la mort de Mirador l'a rejeté brusquement dans la liberté, après de longues années d'esclavage et d'abrutissement. Porteur d'une valise contenant quelques effets, et d'un peu d'argent dans sa poche, il part à la recherche d'une jeune fille entrevue jadis, Sixtine, dont il sait vaguement l'adresse. Mais quand il croit la reconnaître, il ne peut l'approcher et tout ce qu'il tente est voué à l'échec. Finalement, recru de fatigue, son portefeuille volé, sans papiers, il est emmené au poste, qui prend figure de havre, après tant de vicissitudes. Mais n'a-t-il pas rêvé tout ce qu'il raconte ? Ce récit, pour ordonné, paisible, et parfois drôle qu'il soit, est peut-être un songe. Peut-être une allégorie aussi, c'est-à-dire quelque chose de plus vrai que le vrai.

  • Trois plans structurent le récit : d'abord l'histoire d'une famille de paysans, dont les terres ont été gagnées, autrefois, sur la forêt voisine, qui est un peu l'ennemie pour eux. Il y a les vieux parents et deux fils : l'aîné, épais, réaliste, ne songe qu'à travailler dur et à bien vivre, et le cadet, rêveur, maladif, hanté par la forêt, qui vit enfoncé dans la contemplation, passant pour un demi-fou. Les parents n'espèrent plus qu'en l'amour pour le « sauver ». Mais le jeune homme, sur le point de succomber aux avances de la fille d'un riche fermier voisin, belle, désirable et hardie, s'enfuit pour ne pas trahir la forêt. C'est aussi une sorte de légende, racontée au début de l'histoire par l'aïeule des deux garçons : un beau jeune homme blond serait apparu un jour - tentateur, guide, rédempteur ? - et aurait disparu dans la forêt, comme s'il montrait la voie aux hommes de la glèbe. Cette vision est restée comme une menace permanente pour la tranquillité des paysans. Or, le plus jeune des fils - héros de ce roman - est aussi un grand blond lumineux aux yeux clairs. On comprend dès le début qu'il finira par entrer lui aussi dans la forêt. Le troisième aspect de ce récit est celui d'un ensemble de symboles qui s'enroulent et se déroulent autour de l'idée de pureté et de spiritualité, opposée au matérialisme pesant et satisfait des paysans.

  • Villiers, homme important dans sa ville, en province, porte une croix : sa fille Gertrude. Sa fille cadette, Jacqueline, sans être bien sympathique, ne lui donne pas de soucis, tandis que Gertrude boit, se drogue à l'occasion, et va à l'hôtel avec le premier venu, au vu et au su de toute la ville. Malgré sa fortune, la situation de Villiers, y compris son siège de député, est constant-ment menacée par les débordements de sa fille. Outre ses excès, Gertrude fait des fugues. H., un antiquaire de la ville, qui a de l'amitié pour son père et pour elle, se charge chaque fois de la retrouver et de la ramener chez elle. Lui-même est amoureux de Catherine, orpheline et amie d'enfance des filles de Villiers. Catherine, poursuivie par Villiers, se réfugie chez H., mais sans l'aimer. Au bout du compte, elle se sert de Villiers, malgré lui, pour s'enfuir en Angleterre. De ces personnages qui se heurtaient aux parois de la « Souricière », Catherine seule a pu s'échapper.

  • Dans un grand hôtel, deux femmes jettent les yeux, à quelques instants d'intervalle, sur un officier préoccupé... Devant la baie d'Alger, un « rappelé » surprend les adieux d'un couple... L'église de Saint-Louis-en-l'Isle se prête à d'autres confidences... La bibliothèque d'une école conservatrice abrite de curieuses réticences... Une soirée d'anniversaire rassemble diverses coïncidences... Deux passagers de la « French Line » s'évitent avec un soin excessif... Le président Khrouchtchev fait une apparition... Des inconnus se succèdent dans un petit restaurant proche du Palais-Royal... Deux amants séparés s'entretiennent d'eux-mêmes... Les personnages de ces dix récits ont tous, semble-t-il, l'obscure intuition des liens qui les rattachent à une communauté. Celle-ci n'a rien d'officiel et ne se prête guère aux définitions. Ceux qui en font partie préfèrent pressentir plutôt que savoir. S'ils n'ont pas trop de goût pour les institutions établies, les sentiments agréés, ils cherchent à les compléter plutôt qu'ils ne les renient. Ils ont probablement un faible pour les regards échangés parfois entre deux passants, pour les rencontres fugitives, pour les occasions perdues. Leur solitude est sans amertume, ils la ressentent comme un état privilégié qui leur permet de communiquer avec autrui. Ils prennent plaisir à certains rapprochements.

  • Cette « jeune prose » frappe autant par son aisance et sa vigueur que par la maturité de l'esprit qui la dirige, et les variations sur la mort qui forment le sujet de ce petit livre ont tant de vivacité, d'humour, de profondeur, qu'on le lit d'un trait avec un étrange plaisir. L'auteur s'y peint sous l'aspect peu flatteur d'un raté, vieil étudiant attardé, incapable de s'astreindre à un métier monotone, et supportant sans trop de répugnance sa vie minable dans une mansarde. Le prétexte de ses méditations sur la mort est l'exhumation des restes d'une tante, qu'il escorte ensuite jusqu'à un caveau de famille. Au cours de cette macabre expédition, il est visité par des souvenirs si vivaces des morts de sa famille et de son entourage qu'il acquiert le sentiment d'une sorte d'osmose, de douce familiarité entre les deux mondes et qu'il se représente lui-même comme un genre d'acrobate réussissant des bonds inimitables entre le temporel et le surnaturel. Il puise dans ces exercices un réel apaisement à ses regrets, à ses remords, même, et, sous le vocable un peu vague de l'« amour », y trouve contentement et plénitude.

  • Les personnages de ces nouvelles sont à l'image de la terre de Provence, patrie de l'auteur, ils en ont la rigueur et l'acharnement à n'être qu'eux-mêmes. La Tentative de Gorde est l'histoire d'une âme modifiée par l'exil et par la solitude. Rentré en France au lendemain de la Révolution, Gorde n'a pas seulement perdu sa fortune et son rang, mais encore ses anciennes manières d'être et de penser. En lui s'est développé un autre penchant : qu'il regarde un arbre, une fleur ou une flamme, Gorde n'y cherche plus, et avec quelle passion, que les forces obscures, il les suit et s'efforce de les restituer à la lumière. Cette quête nouvelle le captive tout entier et la mort de sa femme tranche pour Gorde le dernier lien qui l'attachait encore à son ancienne vie et au monde. C'est la description d'un rêve qui se matérialise, Gorde se laissant guider par la flamme reconstruit les forces du feu. A son terme, cette expérience de l'intelligence conduit à la mort. Cette mort signifie-t-elle l'échec de l'intelligence ou témoigne-t-elle d'une condition nécessaire, inhérente à toute métamorphose ? Chez Gorde, comme chez les autres héros de ce petit livre, on retrouve le thème du devenir. Sur les témoins d'un passé fossilisé, l'âme s'édifie. Elle se croit libre de nouveau, dégagée, mais, se nourrissant de ce qui lui est antérieur comme une plante de la terre, elle se métamorphose, se cristallise et se fige à son tour. Quatre nouvelles qui sont aussi quatre essais du devenir.

  • Yves Jouarre fait partie des jeunes gens. C'est pourquoi l'histoire d'amour qu'il nous propose avec Les Dames commence par une façon de cynisme, et se poursuit aux frontières de la passion. Mais quelle histoire d'amour ? Celle-ci : Anne (qui est un monsieur et un diplomate) raconte à son ami Édouard son aventure avec Karyn, aventure qui l'a conduit à Chioggia, sur l'Adriatique, puis à Venise. Une Italie de plus, n'est-ce pas ? Certes, mais pas l'Italie, pas l'amour de tout le monde. D'ailleurs, les diplomates ne voient rien, n'aiment rien, ne racontent rien comme tout le monde. Le ton est bien celui d'un récit : simple, rapide, à peine ironique, juste assez pour tracer les. limites d'une aventure dont l'absence de lendemain accuse le caractère dérisoire. Après tout, peut-être est-il plus sage de ne pas trop se fier aux Dames, surtout à celles qui font semblant de vous appeler au secours.

  • Juliette ne connaît pas Roméo ; elle partage depuis quinze ans sa vie et son appartement avec Tristan, qui n'a pas rencontré Yseult. Ils ne sont pas mariés, n'ont pas d'enfants ; ils se livrent maintenant leurs derniers combats, car Tristan, fatigué, va se résoudre enfin à « raisonner modérément sur son propre compte ». En fait, il procédera lui-même à sa liquidation, après avoir assisté sans déplaisir à l'installation chez Juliette d'un homme plus vigoureux que lui. Notés au jour le jour, d'autres récits se trouvent mêlés à celui-ci dans ce petit livre, et d'autres personnages y paraissent, vus ou entrevus : Molly est en quelque sorte l'antiportrait de Juliette. Douce, fidèle, courageuse, mais idiote, elle est la servante outragée d'un homme brillant, irremplaçable, providentiel et endetté. Thérèse et Nathalie font également partie des relations de l'auteur. « L'Homme est-il en péril ? » Nathalie se pose cette question et d'autres ; elle passe ses nuits à rédiger des manifestes. Romancière féconde, mais âgée, elle ruine sa santé. Thérèse d'ailleurs est, elle aussi, une femme extrêmement active : elle bombarde les murs avec des pots de yoghourt, marche sur les toits et découpe des coeurs de papier. Quant à Alceste, il voudrait voir Nathalie morte. Il voudrait surtout qu'elle cessât de jouer du violon.

  • Vladimir (qu'il ne faut pas écrire avec un double V), sa femme qui est foraine, Marana qui a l'âge d'une nymphette, et un chien, voilà qui habite la roulotte où l'étranger - qui est le narrateur - rencontre ses obsessions sédentaires et ses humeurs vagabondes. « Pareille à une enfance, ma vie se recomposait. » Oui, à travers des paysages lunaires, glacés, à proximité des villes et d'autres espaces intérieurs, grâce à quelques numéros de cirque prestigieux qui consisteraient à faire sortir d'un chapeau beaucoup plus qu'une colombe : quelque chose comme la paix du coeur et, pourquoi pas ? l'extase.

  • Francis Dubalu, représentant de commerce à Paris, huit ans de mariage, une belle-mère, deux enfants, part pour la première fois prospecter la province. Dans cette perspective, il entreprend son voyage avec un sentiment de triomphe qu'il entretient, dès le matin, à son bistrot de tous les jours, ensuite avec les dactylos de la firme pour laquelle il travaille, puis, sur la route où il roule à une allure de promenade, enfin, dans une petite ville où il s'accorde encore un après-midi de répit. À l'occasion de ce moment de liberté, Dubalu prend conscience des chaînes de ces huit dernières années. À partir de là, tout consistera pour lui à se séparer de son ombre, au moyen d'efforts pitoyables et comiques.

  • Une famille comme il en existe tant : des parents modestes et faibles ; Lucette, leur fille à leur image ; mais l'aîné Julien, sans doute « éveillé » par ses études de médecine, a su se forger une personnalité qui les domine. Il les traite avec un égal mépris jusqu'au jour où il découvre qu'en formant des projets de mariage sa soeur va lui échapper. Il préfère... tomber amoureux d'elle et la séduire. Mais la chance ne sourit pas à ce couple réduit à la fuite et au mensonge. Au milieu des difficultés, l'indépendant, le révolutionnaire qu'était Julien est devenu amer et révolté, son égoïsme est devenu ingratitude, son autorité tyrannie. Par contre, Lucette qui pourtant est plus affective qu'intelligente, plus intuitive qu'instruite a cru pouvoir retrouver la pureté dans et par son amour, jusqu'au jour où, confrontée avec la société (incarnée par son père), elle comprend qu'il est impossible de vivre « en marge ». Le mécanisme se déclenche qui entraînera les personnages à la catastrophe.

  • « J'ai cherché tout au long de mon enfance un véritable ami... » Cette amitié, marquée à l'origine par beaucoup d'innocence, d'enfantillage, d'orgueil et de littérature, c'est auprès d'une fille que le narrateur la trouvera. Élèves de la même classe au lycée de Sarrebruck, ayant tous deux la nostalgie de leur enfance méridionale, ils forment un couple de rêveurs, de meneurs, de brillants révoltés, d'êtres exceptionnels, croient-ils. Pas d'autre sentimentalité entre eux que, cette confiance, ce plaisir d'être ensemble, de fabriquer l'un pour l'autre un monde enchanté. En vacances dans les Pyrénées chez un oncle du jeune garçon, le mythe du « petit ami » est difficile à soutenir. La féminité de Sabine agace et déçoit son partenaire. A la rentrée, la vie les sépare. Ils se consoleront avec de longues lettres, toujours viriles et exaltées, qui nourrissent leurs rêves. Mais lorsqu'ils se retrouveront, Sabine sera une jeune fille, sensible à la séduction qu'elle peut exercer et prête à l'amour. Le camarade d'enfance, empêtré dans ses souvenirs, engourdi par le « philtre des rêveries qu'il avait été seul à boire », est supplanté par un danseur câlin et complimenteur. La rage au coeur, l'ami d'enfance cède la place et remâche sa peine, jusqu'à ce que le mariage de Sabine vienne en quelque sorte le délivrer. Il y a, dans cette brève histoire, un parti pris de clairvoyance et d'honnêteté, qui, joint à une simplicité d'expression méritoire pour un sujet aussi exalté, en rend la lecture attachante. Et comment n'être pas bien disposé dès le début par la belle dédicace du livre : « A mes parents, qui m'ont donné le temps de l'enfance ? »

  • 1945 : une division blindée, française, quelque part entre Paris et Strasbourg. Un groupe d'artillerie. Un intellectuel, Jean Faraud, un peu étrange, et qui ne croit pas tellement à l'existence des autres, va rejoindre, à l'observatoire de la batterie, le brigadier Weylle, qu'il avait connu en Afrique. Une attaque allemande a été repoussée, il y a eu des pertes, et un nouvel officier observateur remplace celui qui vient d'être tué. Mais Weylle, dont toute la famille a péri en déportation, reconnaît en cet officier l'étudiant d'extrême droite, le collaborateur, qui avait participé à l'arrestation des siens. Il ne veut ni ne peut être commandé par celui qu'il considère comme un bourreau et un traître. Il va le tuer et demande à Jean Faraud de l'aider à assassiner le lieutenant de Paschally. Le meurtre aura lieu, mais autrement qu'il n'aura été prévu, et Faraud y gagnera sa Légion d'honneur. Quoi de plus tragique qu'un conflit, à la fois idéologique et personnel, qui oppose deux camarades de combat, et qu'une exigence, presque inhumaine, de pureté ? Weylle a-t-il eu raison de vouloir tuer de Paschally ? J.-P. Weber ne prétend pas donner une réponse, mais la question méritait d'être posée.

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