Littérature générale

  • Extrait
    Livre I
    « Désolé de ne pas pouvoir vous répondre … Je me ferai un plaisir de vous rappeler si vous prenez le temps de me laisser un message… »
    Franck raccrocha plus angoissé qu’en colère. Il aurait tellement aimé lui parler avant d’y aller. Une coulée acide d’adrénaline dévala ses artères. Il suffoqua, comme si ses alvéoles s’étaient contractées pour endiguer la boue toxique. Ses yeux s’inondèrent de larmes.
    — Ne me fais pas ça !… Je t’en supplie !… Pas maintenant !… Pas aujourd’hui !… Merde !… C’est quoi ce boucan ?… Oh putain !… Je suis toujours en troisième !… Quel con !… Si je la bousille, c’est la cata !… Surtout aujourd’hui !… Marre d’être aussi sensible !… Je ne sais pas pleurer sans en faire des tonnes !… Je vais évidemment avoir les yeux rouges !… Les yeux rouges et des poches !… Je dois penser à des trucs positifs… Je dois penser à des trucs positifs… Du genre ?… Du genre… J’ai toujours la gaule le matin et je ne me lève jamais pour pisser la nuit, quand bien même j’ai bu de la tisane de sauge !… C’est positif, ça ?… En suis-je rendu à indexer ma vie sur la turgescence ?… À l’évaluer selon les fantaisies aléatoires du corps caverneux ?… Classe !… Et puis, quand je pleure, on imagine que j’ai fumé des trucs qui font rigoler… C’est pas le jour, pour ce genre de méprise !… Pense à des trucs apaisants… Mon dernier toucher rectal n’indique aucune altération palpable de la prostate !… C’est toujours positif, ça ?… Et voilà, ça repart !… Les filles qui veulent positiver sont-elles, elles aussi, focalisées sur le cul ?…
    Ne pas l’entendre me rend complètement dingue !… Je ne sais qu’imaginer le pire…
    Franck passa directement en cinquième et accéléra bien qu’un panneau indicateur annonçât que la vitesse était réduite à 110 km/heure. Semblable à une scarification grumeleuse, la route prenait ses aises sur quatre voies dans une plaine piquée de quelques bosquets dépouillés. Sertis dans un surgeon nuageux, oscillant sur une ligne d’horizon éthérée, des hameaux semblaient se défier par-delà des failles herbeuses.
    Le soleil dans sa grimpée inexorable agaçait l’œil gauche de Franck qui avait toujours aimé conduire. Le bras appuyé sur la vitre descendue, il sentait le vent chaud crêper ses cheveux. Devant lui, une grosse berline ondulait dans sa file comme si elle tergiversait à propos de la conduite à tenir. Franck mit son clignotant, fit un appel de phares puis la doubla en passant au plus large. Une femme arc-boutée sur son volant semblait hurler après son pare-brise. Installée à l’arrière une gamine manifestement indifférente aux débordements de la conductrice leva la main et l’agita comme le font d’ordinaire les princesses quand elles déambulent dans leur carrosse. Un sourire carnassier lui déforma le visage. Franck les dépassa. Il comprit qu’elle devait parler au téléphone quand il jeta un œil dans son rétroviseur.
    — Pauvre gamine ! Je suis certain qu’il doit s’agir de sa mère ?… Putain !… Ce que ça peut me foutre la haine !… Elle n’a pas le choix !… Obligée de grandir auprès d’une débile !… Parce que parler à son pare-brise n’indique pas nécessairement une grande intelligence !… Ou alors, il va falloir qu’on m’explique !… Les dents du bonheur, ou peut-être lui en manque-t-il ?… Après tout, elle a quoi… dix ans ?… Moins ?… En tous les cas pas plus !… Fatalement, elles vont s’arrêter pour mettre de l’essence, pour aérer leurs angoisses, pour le petit pipi des filles !… La môme aura le droit de choisir un bonbon -elle prendra une sucette- parce qu’elle aura su gérer les névroses de sa génitrice, génitrice qui s’enfilera un café très sucré pour calmer ses fureurs… L’enfant a une tête à s’appeler Eva ou Louise… Pour la mère ce doit être Sylvie !… Christelle !… Non plutôt Françoise !.



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